Compétences / qualifications

La notion de compétence pose un problème rarement abordé : celui de sa place dans le dispositif idéologique dominant (c’est-à-dire celui de la classe dominante). Ce dispositif a notamment pour fonction l’aliénation des consciences aux objectifs de cette classe (et bien sûr l’aliénation des activités matérielles humaines): la notion de compétence est un élément de ce dispositif. Je m’explique.

Ce n’est que très récemment (article écrit en 2004) que l’emploi du terme de compétence s’est répandu pour l’appliquer aux individus singuliers : il est devenu à la mode, et dans un sens qu’on ne lui connaissait pas, pour décrire des caractéristiques psychologiques.

En effet la notion de compétence pouvait désigner deux réalités différentes : « l’ensemble des possibilités de réponses les plus précoces à l’environnement » (1) et le « système de règles intériorisé par le sujet parlant qui lui permet de comprendre et de produire un nombre infini de phrases » (2).

Puis la compétence a été généralisée récemment à toutes les activités humaines avec  une signification très particulière qui vise à l’opposer à celle de qualification. Le terme de compétence vient des pays anglo-saxons (3) (4), pays dans lesquels il n’existe pas, au niveau national, de formation qualifiante reconnue. Cette notion de compétences a commencé à émerger dans les discours, dans les écrits, en France au moment où l’on a assisté à la mise en cause à grande échelle des garanties collectives qui existaient dans notre pays.

La notion de qualification est liée, elle, à une garantie collective. La notion de compétence « masque tranquillement le fait qu’on est en train de tirer un trait sur une garantie collective » (5). La compétence est individuelle et étroitement dépendante du contexte social général dans lequel se trouve l’individu. Elle est indépendante du lieu et de la durée de l’apprentissage alors que la qualification est liée au diplôme.

Cette approche critique des compétences me semble extrêmement importante puisque de sa solution – appliquée aux activités d’enseignement – dépend le recrutement, le niveau des rémunérations, le statut, la stabilité ou la précarité de l’emploi, des enseignants. Cette question est parfaitement actuelle pour ces derniers : les arrêtés Lang (le « LMD ») en supprimant tout référentiel national aux diplômes suppriment un élément essentiel des qualifications et de leur reconnaissance. Des enseignants recrutés sur ces bases verront bien rapidement leur statut mis en cause pour cette simple raison. On sait qu’il y a des ministres bien intentionnés qui ont trouvé ou  trouvent encore bien d’autres raisons à cette mise en cause. Le dispositif LMD n’en est que plus dangereux de ce point de vue, dans ce contexte.

Par Denis Lemercier, 2004.

(1) BLOCH in Grand dictionnaire de la psychologie, Larousse (1997) p. 152

(2) J.-F. LE NY (même référence).

(3) WILLS, An Overview of Skills Standards Systems in Education and Industry. Systems in the US and Abroad, Washington, DC, The Intitute for Educational leadership, Center for workforce development (1994).

(4) COLARDYN, La gestion des compétences. Perspectives internationales, Paris, PUF (1996).

(5) J.-M. JOUBIER, Les dangers de l’approche par les compétences, in L’orientation face aux mutations du travail, Paris, La Découverte & Syros/Cité des Sciences et de l’Industrie, 1997.

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